Aimants polaires

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Retour sur la première saison de KAMAK

Les étendues polaires sont le nouvel eldorado des skieurs. Peut-être plus encore que dans nos massifs aux latitudes plus tempérées, la démarche d’exploration y prend tout son sens. Et quand les inlandsis y sont aussi rudes, quelle meilleure approche que la mer ? Hommes libres, les montagnards peuvent aussi apprendre à la chérir… Histoire d’une aventure de glace et d’eau salée, mais d’abord humaine.

Où les racines du rêve prennent-elles naissance ? Dans quel humus vont-elles patiemment s’abreuver, tirer le suc pour enfin, un jour, des décennies après peut-être, germer et porter leur fruit ? Notre histoire commence dans une grotte de glace perchée sur les flèches de granit patagonien, précaire mais vital abri où deux amis venus tenter l’ascension du Fitz Roy ont trouvé refuge. Dehors, le vent du Grand Sud hurle, à son habitude. Alors les deux amis se racontent des histoires. Et l’un deux raconte à son compagnon celle de deux amis, justement, deux jeunes Grenoblois qui, à peine sortis de l’adolescence, ont construit leur bateau, un cotre de dix mètres, et se sont embarqués à La Rochelle un jour de 1969.Déjà aimantés par ce qu’ils ne connaissaient pas encore, ils ont mis le cap sur l’archipel du Svalbard, et ont découvert le domaine des glaces au Spitzberg. Groenland, Antilles, Amazone, Géorgie du Sud, Kerguelen, Tasmanie, Haïti ont suivi. Et là, sous la langueur des cocotiers, ils ont préparé leur petit navire, leur Damien, et d’une traite ils sont arrivés jusqu’à l’île Adélaïde, en péninsule Antarctique, là où personne n’avait osé conduire un si frêle esquif. Cette histoire, c’est celle du voyage de légende de Jérôme Poncet et Gérard Janichon, celle de Damien autour du monde qui inspira des générations de marins. Et cette odyssée plante une graine dans la tête de celui qui, dans la tempête du bout du monde, écoute son ami.

Au Finnmark, les fjords comme un miroir © Aline Frésier

Les années ont passé, l’alpiniste a grandi, mais il n’est pas devenu une « grande personne », comme dirait de son air un peu triste le petit prince. Il est devenu guide, il est parti explorer des horizons lointains, déjà le magnétisme des pôles l’a saisi à jamais, mais il n’a pas oublié l’histoire du voyage de Jérôme et Gérard. Près de quarante ans après le passage de Damien, le voici qui arpente les quais de Port-Stanley, aux Malouines, de retour de Géorgie du Sud. Et amarré devant lui, un autre bateau : le Golden Fleece, ce robuste motor-sailor avec lequel Jérôme Poncet emmène désormais des expéditions en Antarctique ! Alors il monte à bord, il se présente, et quelques mois plus tard, il revient avec un groupe de clients. Des clients ? Non, des amis d’abord, il est comme ça.

Trois ans d’affilée, le guide et Jérôme partent explorer les zones les plus sauvages de la péninsule, grâce à la maestria et à l’extraordinaire expérience de celui qui navigue dans ces eaux rudes depuis tant d’années. Le Grand Sud, donc, si sauvage, si lointain, si envoûtant, si exigeant.  Mais il y a le Nord aussi, plus accessible, plus simple : Norvège, Spitzberg, Groenland, Baffin… Les expés s’enchaînent, d’un bateau à l’autre.

Kayak de mer au Finnmark © Marie-Hélène Bottero

Mais le Nord est de plus en plus couru. Les bons bateaux sont pris d’assaut, monter un projet devient de plus en plus ardu. Alors cette graine enfouie si profondément depuis cette petite grotte si loin, si haut, il y a si longtemps germe enfin : lui aussi trouvera son bateau, lui aussi fixera son cap. Il prend son bâton de pèlerin, appelle ses amis, envoie des messages, part visiter des bateaux dans toute l’Europe, étudie les montages possibles… Après des mois de travail acharné, il a réuni plus d’une quarantaine de montagnards également passionnés d’exploration polaire, et le capital de départ est réuni. L’aventure devient collective. Il s’appuie sur les marins avec qui il s’est lié d’amitié, et qu’il n’hésite jamais à emmener skier dans les Alpes quand ils sont de passage.

Kamak aborde entre deux flancs de montagne, sous un soleil radieux

De son île lointaine, Jérôme distille ses conseils avisés, oriente les recherches. La tâche à accomplir reste titanesque, les écueils nombreux. Les moins sournois n’étant certes pas ceux causés par une concurrence indélicate, voire sans scrupule. Qu’importe ! Malgré les peaux de banane, il faut se relever sans regarder en arrière, sur le métier remettre l’ouvrage, et enfin trouver le bateau adapté. Pour l’heure, celui-ci coule des jours paisibles en Méditerranée, sur la chaude côte espagnole. Il n’est pas habitué aux growlers et aux froides eaux de l’Atlantique nord, mais il est bien conçu, pourvu d’une robuste coque en acier, propulsé par un moteur puissant, et suffisamment spacieux pour, une fois réaménagé de façon moins luxueuse, accueillir une dizaine de montagnards en plus de trois marins. Victoria Estefania est morte, vive KAMAK ! Kamak ? En inuit, ce mot signifie « ami, camarade ». Plus qu’un programme, une philosophie, illustrée en novembre à l’inauguration où tous les souscripteurs du projet viennent admirer ce yacht racé et élancé à Caen.

Aventure et exploration

Les déboires ont coûté du temps : l’hiver est déjà là, vite il faut lancer le chantier, installer le chauffage, aménager les nouvelles bannettes, réviser le moteur, avitailler le bateau, concevoir le programme, remplir les groupes, se répartir les rôles. Parlant de tour de rôle, il faut maintenant trouver un acteur-clé du projet : l’équipage, à commencer par un skipper compétent et expérimenté. Plus que la perle rare, c’est une bonne pêche façon « philippines » : avec Julia et Goulwen, c’est un duo de choc qui prend la barre de KAMAK. Deux caractères, mais un même engagement et une même détermination.

En mer comme sur terre, l’équipage veille toujours au grain

En février 2018, KAMAK peut enfin quitter Lorient et mettre le cap sur le Grand Nord. Ce sont les fjords norvégiens qui ouvrent le bal, dans les Alpes de Sunnmøre, puis dans le Finnmark, enchevêtrement d’îles bien moins fréquenté que les Alpes de Lyngen toutes proches. En mai, c’est le Spitzberg, terre des ours où l’étrave du navire vient tutoyer les 80° de latitude nord, avant de partir explorer les grands fjords du sud de l’île, injustement délaissé par la plupart des expéditions. Les grandes traversées y sont sublimes, et l’engagement marqué : immenses glaciers aux ponts de neige rongés par l’humidité marine et la température anormalement chaude de ce printemps, cartographie parfois dépassée par les brusques crues glaciaires ou, au contraire, un recul d’ampleur, imprévisibilité du vent et de la houle pouvant rendre les rembarquements scabreux voire impossibles, et pour finir la menace toujours présente du maître des lieux : l’ours polaire, celui que l’on ne voit presque jamais mais qui monopolise les pensées dès que l’on quitte les sommets escarpés pour revenir vers la grève… Du reste, les six kilos du vieux Mauser qui déséquilibre le sac et vrille le dos se font fort de rappeler la vigilance toujours de mise.

Mouillage de rêve dans le Hornsund (Spitzberg), entre bélugas, phoques barbus et… ours

Après l’exaltante mais éreintante saison de ski, voici le retour de la verdure en Islande, dans les Fjords du Nord-Ouest et la péninsule du Hornstrandir aux falaises déchiquetées, habitées de nuées de goélands et de guillemots tâchant de garder leurs œufs à l’abri des renards polaires qui ont trouvé refuge dans cette réserve. C’est le temps du kayak de mer, de la pêche à la morue, des randonnées à pied couronnées de bains dans une source chaude sourdant dans un petit bassin creusé dans la prairie, au fond d’un fjord baigné par la lumière d’un soir d’été qui refuse de finir. En plissant l’œil, on devine sur la ligne d’horizon une tâche plus claire : c’est un émissaire flottant du Groenland, si proche par-delà le détroit de Danemark. L’appel des glaces retentit à nouveau, et KAMAK retrouve icebergs et bourguignons dans le Scoresby Sund pour le mois d’août. L’été fini, il faudra bien rentrer, mais par le chemin des écoliers :  les Féroé, l’Écosse…

Ce programme idyllique nécessite un travail acharné, à bord bien sûr où Goulwen et Julia dirigent le navire, assurent la sécurité, parent aux imprévus de toute sorte qui sont le lot de tout navire et la loi de la mer, tandis que Benjamin se surpasse en cuisine. Mais aussi à Chamonix, à Grenoble, à Chambéry, à Londres, à Verbier, où chacun met la main à la pâte pour faire avancer le projet. Deux mondes se rencontrent, des montagnards et des marins, des mondes où les usages et les bonnes manières, quand bien même non écrits, ont force de loi d’airain. Deux mondes remplis de forts caractères également, de gens déterminés, persévérants… et parfois un peu chatouilleux !

Il faut s’apprivoiser, intégrer les us et coutumes d’un nouvel univers, ne plus considérer l’orientation que simplement du point de vue nivologique (du reste assez uniforme sous le soleil de minuit), mais aussi en tenant compte du clapot que le vent pourrait bien lever dans le fjord, intégrer les contraintes de navigation en sus de celles, déjà bien assez nombreuses, à prendre en compte pour le sommet… Nouer, aussi, les meilleures relations avec les autres bateaux qui tournent sur zone : mis à part, là encore, quelques indélicats identifiés et connus de tous, c’est une grande confrérie bien semblable à celle des guides de nos vallées. Les cargaisons de salaisons diverse, Abondance, tomme de Savoie, gruyère et autre comté ne sont pas pour peu dans l’accueil bienveillant réservé par ces hommes de la mer à ces drôles d’olibrius sortis de leurs alpages.

Groenland : KAMAK au mouillage dans le Scoresby Sund © Jacques Taberlet

Camaraderie et solidarité

Mais si, le matin dans la timonerie, les jumelles des uns sont plus inclinées que celles des autres, si les nœuds de cabestan ne se font pas tout à fait de la même façon avec une corde qu’avec un bout, si les uns sont plus habiles à différencier le chamois du bouquetin  que le guillemot du mergule, tous sont aussi sensibles à ces lumières si particulières des pôles, lorsqu’une fenêtre dorée s’entrouvre au large dans la couche soudée des sombres et sempiternels stratus, tous se taisent pour écouter avec émerveillement le chant de rut des phoques barbus dont la mélancolique stridulation se propage decrescendo à travers la coque acier jusqu’au carré, tandis que sur la banquise rôde l’ours, tous ressentent l’attraction de ces vastes étendues de mer, de glace et de roche qui baignent les pôles, qu’il est si bon de parcourir à bord de son navire, entre camarades.

Kamak, un voilier d'exploration polaire pour les adeptes de ski de randonnée au Spitzberg, en Norvège, au Groenland et en Islande
Groenland : KAMAK cingle toutes voiles dehors dans le Scoresby Sund © Bernard Taberlet